Hasse Poulsen

Avec un pied dans tous les camps.

Not married anymore, ça veut dire beaucoup de choses: déjà: j'ai été marié et évidemment je ne le suis plus. Ça veux dire que j'ai été amoureux et fidèle et maintenant j'ai brisé ces liens. Je le vois comme une métaphore pour ma vie, pas seulement ma vie privée, mais aussi – et ici surtout – ma vie de musicien.

Il y a des grandes contradictions dans ma vie de musicien, des contradictions qui brouillent la compréhension de ce que je fais. C'est un résultat des choix et de la poursuite de certaines rêves, ce que je vais essayer d'expliquer ici.

Comme base chacun peut voir et entendre que je ne suis pas fidèle à un seul style de musique. Je me donne à plein cœur à la musique expérimentale et improvisée comme aux compositions pour des ensembles de musique contemporaines. J'adore le jazz de toutes les époques et joue surtout dans des contextes du jazz contemporain. Je me met du coté des artistes rénovateurs et m'implique à 100% dans une musique basé sur une certaine esthétique pop comme SighFire et joue les mélodies les plus banales avec Hélène Labarrière et Das Kapital. En plus je fais des disques et des concerts de chansons dans des styles américaines du country au Costello.

Comment trouver une ligne dans tout ça?

Il y a une ligne, il y a une constance, je vous jure, mais comment la définir?

Ce n'est pas facile pour un programmateur de dire que la musique de Poulsen est comme ceci ou comme cela: Paul Kannitzer a utilisé le mot œcuménique – quelqu'un qui rassemble les religions. C'est un mot qui revient de temps en temps, dernièrement dans la programme de l'Europajazz 2019.

L'idée de rassembler les religions n'est pas loin de la vérité. On peut être tenté de voir les divers styles de musiques comme tant de chapelles, comme des temples pour un select groupe de fidèles. Souvent ces chapelles sont en conflit avec les autres et se mènent des guerres: comme les disputes entres les grandes églises musicales: le classique, le jazz, le rock (puis le rap, le disco, la musique contemporaine etc...) pour recevoir le plus grand part des subventions publiques et des faveurs du publique. Pour le moment c'est toujours le classique que raffle la mise concernant les subventions et des styles de rock qui gagnent auprès du publics, mais ça va surement changer avec le temps. Pas pour quelque chose de mieux, mais ça va changer.

C'est aussi clair que ce qui attire les publics dans une chapelle n'a rien à voir avec la musique elle-même: La musique sert comme un étendard pour une identité ou pour une (sous) culture. La chapelle de l'opéra attire pas les mêmes personnes que la chapelle trash.

Et nous avons vu depuis des années diverses chapelles du jazz dire les pire choses possible de les uns les autres.

Œcuménique va aussi dire un monde habité. C'est plus positif et me plaît beaucoup. J'habite sur la planète de la musique et essaye d'habiter un peu partout.

 Et moi (comme chantait Brel)?

J'aime la musique!

J'aime les sons!

J'aime l'imagination!

J'aime l'honnêteté artistique!

J'adore qu'on me dise quelque chose que je n'ai jamais entendu!

 

Je déteste le chauvinisme!

Je déteste l'exclusivité!

Je déteste les cercles fermés!

Je déteste le copyright!

 

Donc.

Quand j'entend les derniers disques de Billie Holiday et Lester Young, leurs jeu me fait penser à Archie Shepp voir Peter Brötzmann. J'adore Phil Minton. J'adore Pat Metheny, Derek Bailey, Marc Knopfler, Keith Rowe, Christophe Marguet, Valse Triste de Sibelius, John Cage, Johnny Cash, Beatles, James Blood Ulmer, Stéphane Payen et Joelle Léandre. J'adore Jazz en Suédois. En fait j'adore beaucoup de choses. Et ces choses me parlent, me touchent, me déchirent, me font pleurer et me donnent envie de danser. C'est ça la musique.

Et je suis musicien.

Est-ce que je peux mettre toutes ces influences dans ma musique?

Comment faire de la musique quelque chose qui est au-delà de l'exercice 

La musique est avant tout une langage capable de parler directement aux émotions. 

Quand ça c'est dit, il faut comprendre que quand nous partons de la sphère des mots nous entrons dans des contrées où rien ne peut se comprendre concrètement. Le terrain de la poésie par exemple est un terrain où l'on essaye d'utiliser les mots au-delà de leurs voir malgré leur significations. On entre dans un sphère où tout se fait comprendre par des paradoxes.

C'est pour cette raison je trouve que des musiques programmatiques rate leurs cibles complètement. Et que la musique qui veux faire comprendre un message précis ne puisse pas accéder au niveau d'art: ça restera inéluctablement banal.

Un ami et mentor, le guitariste danois Pierre Dørge, utilise l'expression OPEN DOOR de sa musique. Je trouve que ça met le point sur le i: Quand deux musiciens jouent ensemble ils ne sont pas en train de montrer leur prouesses, mais ils essayent d'ouvrir la porte de l'inspiration chez l'un, chez l'autre. Quand on joue devant un publique on essaye d'ouvrir des portes dans leur compréhension d'eux-mêmes et de la vie.

Mais on n'a aucune idée quelle porte va s'ouvrir chez l'autre, on est simplement content quand on a réussi à en ouvrir une. Mais ça peut être une porte vers des émotions fortes et très négatives, comme ça peut être vers des émotions et souvenirs de joie. On ne le sais jamais.

En réalité, avec la musique on essaye de parler aux autres de choses qu'on ne peux pas connaître.

C'est pour cette raison que j'ai toujours trouvé que la musique qui répétait des choses déjà entendues étaient ratés par définition. Quand on parle des choses que l'autre connais d'emblée, celui-ci n'a pas besoin d'écouter et peut tout ranger dans ses propres boites pré-existantes. Aucune porte ne sera ouverte, et donc la musique serait raté.

De mon point de vue.

Je sais que la musique peut avoir beaucoup de fonctions et que la confirmation de certitudes est une de ces fonctions.

C'est donc important de faire une musique qui s'échappe entre les mailles des styles. De trouver la musique entre les lignes.

Ce n'est pas très difficile en réalité: Nos émotions et nos imaginations sont tellement imprévisibles et vivaces qu'il faut seulement les suivre pour tomber sur des sons inouïs.

Bien sur c'est difficile aujourd'hui de faire comprendre qu'on est sorti des rails, parce qu'il exite un consensus qui dit que tout a déjà été joué et qu'on a tout entendu: Comment être plus extrême que John Cage? On ne peut plus extrapoler à partir des avant-gardistes d'après-guerre pour trouver le chemin de la nouvelle musique ou la musique personnelle. La musique non idiomatique est devenue une idiome.

J'utilise des éléments de style de presque tout ce que j'entends: la rythmique de guitare acoustique du country, l'atonalité mélodique et harmonique des compositeurs post-Schönberg, des solos déchirés de Sonny Sharrock ou Terje Rypdal, le swing d'Elvin Jones, le minimalisme de Christian Wallumrød, le beau son de Bill Frisell, la production de Radiohead ou de Dr Dre, la fragilité d'Archie Shepp, la simplicité de Bob Dylan, les belles mélodies d'Elvis Costello, l'exubérance de Tom Jones, le hipness de Tom Waits, l'expression directe de Johnny Cash.

Comme guitariste je suis très formé: J'ai eu des profs de flamenco et de guitare/chanson dès l'age de 13 ans, j'ai fait 7 mois à Berklee et a fini un diplôme de musicien / éducateur au Conservatoire National (du jazz, rock etc) du Danemark. J'ai fait deux ans d'étude de composition avec Bent Sørensen.

Et c'est assez!

Avec ma voix je ne veux pas prendre des leçons. J'écoute quand des chanteuses ou chanteurs me donnent des conseils, mais je ne veux pas avoir des juges qui influencent mes choix. Je souhaite découvrir la musique par ma voix d'une complètement autre manière que j'ai apprit la musique par la guitare.

Et on est de retour: Pour moi il n'y a pas de conflits entres les styles de musique. Chaque style est un reflet d'une attention particulière porté à un nombre très limité d'éléments. Je me permet d'user ces éléments à ma guise, parfois à l'intérieur d'un style, parfois complètement hors de leurs contextes habituelle. C'EST MES CHOIX, messieurs-dames!

Je reste convaincu que la radicalité des choix de notes (avant-gardistes), de techniques instrumentales (improvisateurs) se retrouve dans ma volonté de faire des tableaux qui ne se ressemblent pas du tout. Je fais de mon mieux tout le temps, rassurez-vous, mais je me lance tout le temps dans des défis que je ne maîtrise pas. En poursuivant la sensation que c'est dans l'inconnu qu'on trouve l'art et le contact avec la vie.

Comme je vie avec plusieurs pays en moi: L'Angleterre de ma mère et ses parents, le Kenya de ma petite enfance, Le Danemark de mon père, la France de mes enfants, les Etats-Unis de mes études.. Le Cuba ou le Brésil de mes rêves...etc. Je trouve que les frontières ne sont seulement des obstacles bureaucratiques, et que le monde serait mieux sans elles.

Pareil (vous l'avez deviné) en musique.

Chacun de nous est une personne unique et doit avoir le droit d'aller là où les possibilités de vivre et de s'épanouir sont les meilleures. Le fait que les dirigeants de pays riches préfères garder la majorité de la population mondiale dans la pauvreté n'est pas une excuse valable pour garder les frontières. La terre est à nous tous. À chacun!

Voyez-vous comment c'est possible à la fois de jouer une chanson en trois accords en re majeur et une musique bruitiste, improvisée sans règles?

Pour moi les musiques existent en même temps l'une à coté de l'autre comme des possibilités, et des fois un élément de style imprévu se pointe dans une musique d'un radicalement autre style.

Ces juxtapositions créent l'espace dans lequel mon imagination navigue et trouve l'inspiration et de la musique. C'est dans ces mondes bordés par des esthétiques et des techniques de toutes sortes que je me trouve le plus à l'aise et où je sens que mon imagination peut aller le plus loin.

Comme Per Nørgaard a formulé: «pourquoi écrire une composition si on sait on avance comment elle va sonner?»

En tant que musicien je sens que le fait de travailler le sens des mots et la phrasé – c'est à dire le placement précis des notes et des rythmes des chansons - me donne beaucoup pour mon jeu de guitare.

Quand on chante on est très vigilant sur la justesse, qui est très difficile à trouver avec la voix. Sur une guitare on place les doigts et espère qu'on s'est assez bien accordé avant de jouer. Comme chanteur on affine beaucoup les oreilles. Et quand on travaille avec le sens des mots, le placement est extrêmement important. Aussi on évite les parasites, c'est à dire les petites décorations et extra notes qui rendent le sens un peu flou et qui sont au mieux juste superflus.

Une autre bénéfice technique pour la musique est la manière qu'on travaille avec la voix et la guitare. Ce n'est pas forcément facile de jouer une chose et chanter une autre comme les mains sur la guitare ont l'habitude de suivre ce qui se passe dans la tête. Il faut pour certaines types de chanson developper une indépendance entre la guitare et la voix.

On peux voir la guitare comme un orchestre derrière la chanson avec une accompagnement linéaire et stable. Ou on peux voir la guitare comme une deuxième voix qui dialogue avec la voix ou commente (comme BB King ou Mark Knopfler par exemple) ou prolonge et souligne l'histoire de la voix.

Aussi sur certaines chansons (la Ballade de Bébert Célier de Sanseverino sur le disque SighFire et la chanson Diamonds and Gold de Tom Waits du Tom's Wild Years) j'ai écrit un accompagnement assez complexe que j'arrive à jouer pendant que je chante.

D'habitude je laisse les autres musiciens jouer la ligne, mais je sens qu'il y une piste là à developper et explorer.

Il y a aussi la possibilité de jouer quelque chose sur la guitare qui n'a rien à voir avec la voix/mélodie – même d'improviser librement comme je fait avec Free Folks.

Toute ces manières de travailler la voix avec la guitare me plaisent beaucoup et rendent plus profond ma compréhension de la musique.

En autre mot je trouve que le fait de chanter rend plus juste et précis mon jeu d'instrumentiste – et je sens que la guitare est devenue une prolongement de moi-même et de ma voix beaucoup plus qu'un instrument extérieur qu'il fallait maîtriser.

C'est très intéressant de s'apercevoir comment on est influencé par les diverses choses qu'on fait dans la vie et comment la multitude d'influences en réalité deviennent différentes manières d'apprendre et de s'approcher l'unique but: D'être en contact direct avec La Musique.